Est-ce qu'on votera encore en 2027 ?

2027, qui prendra encore la peine d'aller voter ? La démocratie est en crise, mais le bureau de vote aussi

2027
7 min ⋅ 12/07/2022

Au début des années 1990, je me souviens d’avoir assisté à un colloque sur l’abstention qui « menaçait la démocratie » (pour être honnête, ce n’était pas vraiment un colloque, mais une rencontre des clubs Convaincre, car à l’époque j’étais rocardien, j’y reviendrai peut-être un jour). A partir de 1988, les taux d’abstention ont commencé à devenir préoccupants. 34% au premier tour des législatives de 1988 (record sous la Ve), et plus de 51% aux européennes de 1989. Cela justifiait amplement qu’on se réunisse en conclave pour trouver des solutions à la « désaffection démocratique ». Je précise à ce stade que la démocratie, ce n’est pas que le vote, mais enfin c’en est l’un des piliers. Un bulletin dans une urne, 50% des voix plus une, ça va de pair avec la liberté de conscience et l’État de droit, je n’entre pas plus dans le détail. Restons sur le vote.

Si le courant rocardien a assez peu gouverné finalement (certes à l’époque dont je parle, Michel Rocard lui-même était Premier ministre - mais de Mitterrand, inutile de faire un dessin), en termes d’innovations démocratiques il n’a jamais été à la traîne. Je pense d’ailleurs qu’avant Ségolène Royal c’est lui qui le premier a réfléchi à une démocratie qui serait plus « participative », et qui a placé la quête de « proximité » avec les citoyens au sommet de la pile des priorités, afin, croyait-on, de renouer le lien distendu entre le peuple et ses dirigeants. Au début des années 1990, nul ne se risque à prendre la parole sans parler de la « chute du Mur qui a rebattu les cartes », du « nouvel ordre mondial » qui émerge, et partir de 1992 carrément personne ne manque d’évoquer, en lui tombant dessus sans l’avoir lu, l’essai de l’américain Francis Fukuyama, qui dit en substance que la démocratie libérale a gagné, que c’est la « fin de l’Histoire ». Ces deux événements, l’un politique, l’autre intellectuel, matricent alors profondément les consciences : grande est la peur d’être parvenu à ce point de bascule où la démocratie, ayant vaincu par KO, se retrouverait à la fois sans ennemi et sans projet. Et donc sans motivation. On craint une « pax americana », comme si le consumérisme et l’entertainment allaient déferler sur toute la planète, reléguant la démocratie au rang de jouet archaïque - 50% de participation au maximum et des techniciens pour faire fonctionner le système. Au milieu des cris d’orfraie, justifiés de mon point de vue, seul à ma connaissance parmi les personnalités sérieuses, le politologue Guy Hermet dans L’Hiver de la démocratie, un essai glacial écrit bien des années plus tard (en 2007), ose ne pas s’émouvoir d’un tel constat. Hermet estime que la démocratie est bel et bien remplacée par ce qu’il nomme « gouvernance », une combinaison entre dépolitisation et technicisation.

Finalement, la prédiction de Tocqueville s’était peu ou prou réalisée avec 150 ans d’écart : à mesure que les sociétés démocratiques réalisent leur projet, les parties se séparent du tout, formant une masse d’individus égoïstes qui se désintéressent du destin collectif, et sont donc très peu enclins à défendre le modèle qui leur a permis d’en être là où ils sont. Cet « hiver démocratique », j’ai l’impression que tout le monde en a pris son parti. Les taux d’abstention ne cessent d’exploser les compteurs. Le 19 juin 2022 en France, 53% des votants ne se sont pas déplacés, dont 75% chez les 18-24 ans. Ce qui aurait dû être le fait politique majeur des législatives a été accueilli dans une relative indifférence. Trois-quarts d’une classe d’âge ne votent pas et ce sont les résultats de la portion congrue de l’électorat qui excitent le microcosme. Je n’ai pas les yeux ni les oreilles partout, mais je ne suis pas certain qu’aujourd’hui on se réunisse en colloque (ou en clubs politiques) pour se porter au chevet d’une démocratie agonisante. Dans ce pays d’enfants gâtés, on trouve même des gens pour dire qu’on vit en dictature (l’oligarchie, le pass sanitaire, tout ça ; un opposant russe, chinois, hongkongais ou gabonais doit bien rire en nous regardant prendre des poses). Bref, nous voilà contraint de constater que la démocratie, de plus en plus de nos compatriotes (et c’est le même problème partout en Occident) n’en ont plus rien à carrer. En 2027, je ne vois pas ce qui aura pu changer la donne et ramener les gens vers les bureaux de vote. J’ai encore en mémoire des paroles de « jeunes » glanés dans des micros-trottoirs racontant que s’ils n’avaient pas voté, c’est qu’ils avaient « oublié qu’il y avait une élection » (« Pas grave, je voterai demain », a dit l’un d’eux, je crois même qu’une fille a demandé s’il y avait une appli dédiée).

Ça fait quelques temps que je m’intéresse aux innovations démocratiques. Pendant longtemps, j’ai même cru aux espoirs soulevés par les civic tech. J’ai observé avec attention, et même bienveillance, ce qu’avait tenté Quitterie de Villepin avec son projet Ma voix, en 2017, et plus récemment dans le Ve arrondissement de Paris aux législatives. J’ai participé, à ma mesure, à une initiative très cool appelée enfants2022.fr, consistant à faire voter les mineurs à la Présidentielle. Mais aussi sympas soient-elles, ces initiatives ne pourront contrer la lame de fond qui nous emporte : le vote est en voie de disparition.

Depuis le fameux colloque auquel j’avais assisté, tout concourt à accentuer la désaffection, ou plus exactement la désaffiliation démocratique. Internet et les réseaux sociaux sont passés par là (on y vote 700 fois par jour, les théories du complot y coulent comme du poison). Les politiques parlent encore une langue du passé, c’est comme s’ils s’exprimaient en latin (j’ai cru à un moment que grâce à Sarkozy on en finisse avec la langue de bois, mais ce fut un feu de paille). Le Pouvoir a perdu de sa superbe, les citoyens ne croient plus que ce soit là que ça se passe, d’ailleurs pas grand-monde ne se presse pour devenir député ou ministre, et maire c’est encore pire. Comme si les politiques eux-mêmes étaient à leur tour devenus des « PRAF », l’acronyme inventé par Brice Teinturier pour décrire les abstentionnistes, des « Plus Rien À Faire - Plus Rien À Foutre ». « Les Français ne ressemblent pas à leur vote », dit Arnaud Zegierman dans ce dossier de La Croix sur ces « Français heureux mais inquiets ». Et pour cause : plus apaisés, plus heureux qu’on ne le croit, ils font leur vie à côté de la politique, en partie parce que les thèmes de la politique ne sont pas les thèmes qui les intéressent, en partie en raison d’un État défaillant dans son « service client » (quand on est mieux servi au guichet par Netflix ou sa mutuelle que par l’Urssaf, on passe son chemin).

On peut avancer toutes les explications à l’abstention. Elles sont souvent justes. Mes amis de la Fondation Jean Jaurès l’ont fait mieux que quiconque, je vous invite à lire leur analyse post-élections (plus on est vieux, plus on est riche, plus on vote). Mais je pense qu’il y a un quelque chose de moins « politique » que ça dans la désertion des bureaux de vote par les électeurs.

Le problème, c’est le bureau de vote lui-même. Personnellement, j’adore voter. Je veux dire, j’aime me rendre dans ce sanctuaire qu’est bureau de vote, saluer les assesseurs, sélectionner mes bulletins, regarder lesquels ont été négligemment jetés, m’enfermer dans l’isoloir, vérifier mille fois que j’ai choisi le bon cheval, prendre un café en sortant, ne rien faire de la journée, échanger les premières estimations soi-disant ultra confidentielles vers 18h, et organiser à la maison une bonne vieille soirée électorale. Mais je dois admettre l’évidence : j’aime ce rituel parce qu’il est d’un autre temps. Si j’avais 20 ans en 2027, je trouverais ça aussi incongru d’aller voter que de composter mon billet SNCF. Il va falloir trouver autre chose. Certes la démocratie est en danger, mais les modalités de sa réalisation me semblent ringardes, héritées de la civilisation analogique. Comme un bureau de Poste, comme un festival de musique, comme un espace de co-working, je suis persuadé qu’il faudrait réfléchir au « parcours utilisateur » du votant dans un espace de vote entièrement revisité. Oui, je sais, je parle comme un consultant...

2027

Par thierry Keller

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